
LE VOYAGEUR :
Une invitation à voyager dans un univers où l’écorce des arbres et les rues du Japon se font échos, où la matière brute et l’environnement urbain se croisent dans un dialogue profond, souvent invisible à l’œil nu. Une exploration poétique du monde en noir et blanc révélant la beauté cachée dans chaque détail.
L'écorce des arbres, capturée dans sa texture brute, devient une métaphore de la peau humaine, à la fois résistante et vulnérable. Ses fissures, ses rides, ses cicatrices témoignent de l’histoire de l’arbre, mais aussi de sa fragilité face au temps et aux éléments. Dans l’immensité de la forêt, l’écorce semble intemporelle, pourtant, elle porte l’empreinte de l’éphémère - setsuna, notion japonaise : chaque soubresaut du vent, chaque changement de saison, chaque écorce qui se décolle marque un moment fugace de transformation.
Dans un Japon, terres de traditions ancestrales où la modernité envahit les villes, où les néons scintillent la nuit et les métros bourdonnent sans cesse, la nature semble offrir un havre de paix, une respiration nécessaire à l’âme. Les arbres, que l’on trouve nichés au cœur des rues, dans les parcs ou même sur les hauteurs des montagnes, apportent un réconfort, un retour aux racines. C’est dans cet équilibre fragile que le Japon trouve sa véritable beauté, une beauté qui ne se cache pas dans le contraste, mais dans l’harmonie des opposés.
La photographie en noir et blanc offre une vision épurée, où l'absence de couleur permet de se concentrer sur les formes, les textures et les émotions, invitant à une contemplation profonde. Cette approche artistique transcende le quotidien, révélant la beauté cachée dans la simplicité et la lumière. Elle incite à une introspection sur notre place dans le monde, entre l'harmonie naturelle et le dynamisme urbain. Ainsi, le noir et blanc devient un miroir de notre quête d'équilibre et de sérénité.
Comment, dans un monde fait de contrastes, parvient-on à se ressourcer, à retrouver l’équilibre entre la nature qui nous soutient et la ville qui nous pousse à avancer
L'histoire d'une photo

"Tsubame (Hirondelle)"
Je vous emmène au cœur d’un Japon d’antan, à Shirakawa-go et Gokayama, ces villages suspendus dans le temps où les maisons de style gasshô-zukuri, coiffées de chaume en double pente, murmurent encore la mémoire d’une vie traditionnelle.
Au fil de ma déambulation dans le village d’Ogimachi, niché au creux des Alpes japonaises, je me laissais porter par le calme. Entre les rizières et les toits pentus, tout semblait respirer la beauté simple et silencieuse du monde. Il ne manquait plus qu’une mélodie ancienne pour que mon esprit s’envole plus loin encore.
Mon regard, attentif à chaque détail, explorait le sol, le ciel, les ombres... jusqu’à ce que j’aperçoive, perchées sur une corde, des hirondelles (tsubame) légères comme des notes de musique.
Symbole de bienveillance et de renouveau, l’hirondelle, amie des hommes et gardienne des récoltes, choisit pour nid les lieux habités et sûrs. Elle incarne le passage des saisons, le cycle de la vie, le mouvement éternel.
Je ne sais si cette corde tressée était un shimenawa, lien sacré de paille de riz ou de chanvre, mais dans mon imaginaire, elle devint le fil spirituel d’un voyage intérieur — celui d’un Japon de contrastes, entre ville et nature, tradition et modernité.

"Mokushiroku" (l’Apocalypse)
Nous étions partis pour voir le Mont Fuji, cette montagne symbole du Japon.
Après un train de montagne jusqu’à Hakone, nous avons pris le funitel d’Ôwakudani.
Sous nos pieds s’étendait une vallée fumante, traversée de rivières chaudes et de sources sulfureuses.
L’air était épais, chargé d’odeurs fortes et de vapeur.
J’ai eu la sensation de survoler un monde étrange, presque apocalyptique.
C’était un lieu vivant, à la fois beau et inquiétant.
En noir et blanc, cette vision devient encore plus forte :
le Japon y apparaît contrasté, plein de surprises, entre calme et chaos, mystère et lumière.
Le Mont Fuji, lui, est resté invisible, caché derrière les nuages
comme s’il voulait garder son secret.
Lors de l’exposition, un ami photographe m’a murmuré que cette image lui rappelait Sebastiao Salgado, et ses travailleurs d’or, perdus dans la poussière et la lumière.
Un écho lointain, peut-être — celui des hommes face à la puissance du monde.
"Kodoku" (Solitude)
À deux pas de la gare de Shinjuku, au cœur du tumulte tokyoïte, se cache une ruelle hors du temps. Ici, le Japon d’après-guerre semble encore vivre dans les volutes de fumée des grillades et les rires échappés des minuscules izakayas, ces petits bars typiques.
Ce dédale étroit, parfois réduit à deux mètres de large, aligne des établissements traditionnels si exigus qu’ils n’offrent souvent que quelques places — six à dix tout au plus — dans un décor figé dans les années 1950. Loin des circuits touristiques classiques, c’est un Tôkyô plus brut, plus intime, qui se révèle ici.
Au fil de ma déambulation, mon regard se perd à droite, à gauche, avide d’une vision singulière. Soudain, dans une ruelle étroite, j’aperçois une silhouette assise, l’air pensif, presque endormi. Intrigué, je poursuis mon chemin, puis m’arrête : quelque chose m’échappe. Je fais un pas en arrière, et découvre que cette présence n’est pas humaine, mais un mannequin de boxeur, posé sur un banc à côté d’une pancarte Coca-Cola, devant ce qui semble être un restaurant fermé.
Impossible alors de ne pas déclencher. Cette scène étrange, entre illusion et réalité, m’a profondément interpellé — comme elle a intrigué les visiteurs de mon exposition.
La curiosité, après tout, est le fil conducteur du regard photographique.

"Konoha" (Feuille d’arbre)
Une nuit dans un ryokan, au cœur de l’été japonais.
Après le bain chaud d’un onsen privé, la peau encore enveloppée de vapeur, nous avons retrouvé la quiétude du tatami.
Le repas nous fut apporté dans le silence feutré de la chambre : un kaiseki, cette succession de mets délicats où chaque plat célèbre la saison, le geste, la nature.
Et là, sur le plateau de bois laqué, deux feuilles d’érable japonais s’étaient posées.
Rouge et or, fragiles et parfaites, elles semblaient bénir le moment.
Symbole de paix, de longévité et de prospérité, elles racontaient à elles seules ce que le Japon sait murmurer : la beauté de l’éphémère.
J’ai voulu retenir cet instant suspendu.
La photo est née ainsi — non pas pour figer le souvenir,
mais pour en garder la respiration.
Ces deux feuilles d’érable sont devenues le cœur de cette nuit :
le reflet silencieux d’une harmonie entre l’homme, la nature et le temps.


"Yūrei" (Fantôme)
L’arbre occupe une place fondamentale dans l’art et la pensée japonaise, à la fois comme élément esthétique et comme symbole philosophique.Dans la philosophie du wabi-sabi, il incarne la beauté de l’imperfection, de l’éphémère et du passage du temps.
Quitter la ville pour renouer avec la nature fut pour moi une nécessité, même si, au Japon, la nature se glisse jusque dans le cœur des cités.Il m’est difficile de préciser les lieux exacts où ces photographies d’arbres et d’écorces ont été prises, tant leur présence est partout : dans les temples, les parcs, les montagnes ou les rues urbaines.
Je n’ai pas cherché à capturer la forêt dans son immensité, mais à en révéler le monde secret — celui que l’on entrevoit lorsque l’on s’attarde sur une écorce, sur la trace du temps, sur un dessin que seul le regard rêveur sait déchiffrer.Chaque arbre devient un visage, chaque écorce un récit, chaque matière un souffle d’imaginaire.
Marchez lentement, laissez votre regard s’égarer, et souvenez-vous des nuages que vous transformiez, enfant, en créatures et en histoires.Regardez ces arbres comme on écoute un poème : avec l’âme ouverte et l’esprit prêt à s’émerveiller.

"Haiyū (Comédien)"
Entre tradition et modernité : l’art de rue japonais est un courant artistique arrivé tardivement au Japon. Le street Art est considéré comme un acte de vandalisme ou de sabotage sévèrement punie par la loi japonaise.
Cette photo a été prise à Tokyo dans le quartier de Shinjuku, il est dessiné sur le portail en fer d’un magasin.
N’étant pas une spécialiste de l’art urbain japonais je ne reconnais pas l’artiste mais nous sommes dans une représentation entre l’acteur de kabuki (forme épique du théâtre japonais) et l’estampe japonaise connue sous le nom d’Ukiyo-e, estampes issues de la période EDO (1600-1869). L’artiste qui a représenté cet oeuvre a été peut être baigné dans l’art des estampes avec une connaissance des plus grands comme Sharaku ou Katsukawa Shun’ei artiste représentant les acteurs de théâtre kabuki et de lutteurs de sumo.
J’avais l’impression en voyant ce dessin d’assister à un spectacle de théâtre kabuki et que les personnages me racontait une histoire. Ils m’ont interpellé et je n’ai pas résister à les prendre en photo moi-même amatrice d’art urbain. Le noir et blanc là aussi intensifie le dessin et l’histoire.
Canopée
Amoureuse de la nature et des arbres, il m’était impensable de venir au Japon sans traverser les 500 mètres de la célèbre bambouseraie d’Arashiyama, aussi appelée forêt de bambous géants de Sagano.
Ce lieu emblématique, d’une beauté saisissante, attire chaque jour des foules de visiteurs. Malheureusement, certains laissent derrière eux des traces regrettables en gravant leur nom sur les bambous — un geste incompréhensible face à tant de majesté.
Au Japon, le bambou incarne bien plus qu’une simple plante : il est symbole de prospérité et de résilience, au même titre que le pin et le prunier. Ensemble, ils forment le trio de bon augure appelé shōchikubai (松竹梅), littéralement « pin-bambou-prunier ». Le pin et le bambou, toujours verts même en hiver, représentent la force vitale et la longévité, des qualités célébrées lors des grandes fêtes.
La sagesse populaire japonaise résume bien cette symbolique dans le proverbe :
« Le bambou qui plie est plus fort que le chêne qui résiste »,
écho lointain à la fable de Jean de La Fontaine Le chêne et le roseau.
Pour réaliser cette photographie, j’ai tenté d’échapper à la foule, de retrouver un instant de solitude. J’ai levé les yeux, et là, en contemplant la canopée, j’ai ressenti le vertige de la beauté : la sensation d’être minuscule face à cette immensité vivante.
La prise de vue en contre-plongée accentue ce sentiment de grandeur et d’élévation. En noir et blanc, l’image prend une dimension presque picturale, comme un dessin à l’encre. Une invitation à se perdre dans les lignes et la lumière, à s’abandonner à la pure beauté de la nature.





























